Recrutement au Qatar
25 juillet 2008
Décembre 2005
Je m’envole pour le Qatar, tout frais payés, pour aller passer un entretien d’embauche. Lorsque j’ai postulé sur le site de cette société un ou deux mois plus tôt, j’ai bien vu en lisant le descriptif du poste que le job est fait pour moi. Pourtant je ne me serais pas douté qu’après un premier entretien téléphonique, ils m’inviteraient à passer deux jours sur place pour passer le reste des entretiens.
Au programme :
Premier jour, entretien avec plusieurs responsables du(des) projet(s) me concernant, puis entretien technique avec plusieurs informaticiens de l’équipe que j’intègrerais, et enfin, entretien avec le directeur informatique.
Deuxième jour, tests médicaux (tests auditif, visuel, HIV, hépatite, glucose, etc.) et entretien avec les ressources humaines pour me présenter l’éventuel contrat.
Voilà un programme chargé !
L’hôtel Marriott de Doha est sympa, c’est la première fois que je fréquente un hôtel grand luxe. En arrivant la veille du premier jour d’entretiens au soir, un ami nommé F. est venu me rendre visite. En fait, c’est l’ami d’un ami, il a fait ses études avec un de mes amis proches. Il reste un bon moment avec moi, nous faisons connaissance. Il connait quelqu’un qui a un bon poste dans la société qui m’a invité et tâchera de me le présenter avant que je reparte.
Lorsqu’on vient me chercher le lendemain matin pour commencer les entretiens, j’ai un peu le trac mais je suis loin d’imaginer ce qui m’attend. Je suis reçu dans une ambiance cordiale par trois hommes. Un seul est qatarien (d’après la façon de s’habiller) et c’est quasiment le seul à me parler de tout l’entretien. Le début se passe plutôt bien jusqu’à ce qu’il me demande si je suis déjà venu dans le Golfe. C’est normal : à chaque fois qu’on recrute un occidental pour travailler dans le Golfe, on veut savoir, avant de lui payer son déménagement et l’installer, lui et toute sa famille, s’il supportera le cadre assez différent de ce à quoi il est habitué. La question en elle-même vise à introduire le sujet. Je réponds donc :
_ Oui.
_ Ou ça dans le Golfe ?
_ En Arabie Saoudite.
_ Ah ! Pour le travail ?
_ Non, pour le pèlerinage.
Là dessus, l’homme devient blême et manque presque de tomber de sa chaise.
_ Vous… vous… vous êtes musulman ?
C’est la première fois que je vois une telle réaction. En plus venant d’un autre musulman, c’est à n’y rien comprendre.
_ Oui.
_ Mais… depuis quand êtes-vous musulman ?
_ Depuis 5 ans
_ Et comment l’êtes-vous devenu ?
Tout le reste de l’entretien porte alors sur le genre d’islam que je pratique et la tension qui s’est installée après la fracassante révélation a du mal à se résorber. Enfin, l’homme met fin à nos souffrances après avoir demandé aux deux autres s’ils avaient des questions à me poser. Ils n’en ont pas. L’entretien suivant, l’entretien technique se passe à merveille. Mes interlocuteurs sont ravis de voir que je connais sur le bout des doigts le domaine sur lequel ils travaillaient et n’ont que faire de mes orientations théologiques. Le directeur informatique a mis longtemps avant de me recevoir pour le troisième entretien. Lorsqu’il me pose lui aussi la question fatidique (ai-je déjà été dans le Golfe ?), la réponse ne lui fait ni chaud ni froid. Soit il s’en contrefiche, soit il est déjà au courant ce qui semble plus logique. Après cette mémorable série d’entretiens, de retour a l’hôtel, je me pose beaucoup de questions :
_ Qu’est-ce qui a pu causer ce malaise ?
_ Vont-ils m’embaucher après ça ?
_ Ces gens sont-ils fous ?
_ Me prennent-ils pour un lieutenant d’Al Qaïda déguisé en informaticien ?
…
Ce n’est pas grave de toute façon, nous verrons bien ce que Dieu nous réserve. S’ils me prennent, tant mieux, sinon je n’ai rien perdu. Au contraire, j’ai eu un voyage a l’œil dans un pays ou je n’ai jamais mis les pieds avant.
Ma journée ayant fini assez tôt, F. m’a organisé une rencontre avec son ami M. qui travaille pour mon hypothétique futur employeur. Lorsqu’il arrive à l’hôtel, je lui explique ce qui s’est passé le matin. Il me donne alors la pièce qui manquait au puzzle :
Le Qatar a connu un seul attentat terroriste dans son histoire. En mars 2005, quelques mois plus tôt donc, un résident égyptien s’est fait exploser devant un théâtre près d’une école anglaise, faisant un mort et douze blessés. Bon, c’est triste mais en quoi est-ce que cela me concerne ? En rien, si ce n’est que le terroriste en question travaillait pour la société qui m’a fait venir et avait pour responsable immédiat le qatarien qui a fait de l’hypertension plus tôt le matin. A vrai dire, il se peut même que je sois là pour occuper le poste qui s’est libéré à la mort du terroriste…
Incroyable, n’est-ce pas ? Je ne pouvais pas plus mal tomber.
Je suppose que le qatarien flippé a du être secoué par des interrogatoires musclés après l’attentat, ce qui pourrait expliquer sa réaction.
La suite des entretiens se passe tranquillement, tout le monde fait comme si de rien n’était. Trois semaines après, je reçois un mail indiquant que ma candidature est rejetée sans en préciser le motif. Je n’ai pour ma part aucun doute.
Réflexions a postériori
Il est toujours difficile de comprendre ce qui nous arrive au moment où ça nous arrive. Ensuite, avec le recul, on arrive parfois à saisir le dessein de celui qui ordonne toute chose et on sait alors si ce qui s’est passé était une bonne chose ou pas.
Mon épouse et moi avons eu un peu de mal à digérer leur attitude pendant un temps. C’était la seule offre d’emploi dans le Golfe à laquelle j’avais jamais postulé à ce moment là et je n’y ai postulé que parce que le descriptif du poste correspondait exactement à mon CV et que les conditions de vie là-bas semblaient très attractives. Nous avons hésité plusieurs mois ne sachant pas si cet évènement devait être interprété comme un stop à l’idée d’expatriation dans le Golfe d’une manière générale ou pas.
J’ai fini par rechercher toutes les grosses sociétés des pays du Golfe que je pouvais trouver et postuler en ligne là où je trouvais des offres correspondant à mes compétences. J’ai eu des entretiens avec la compagnie aérienne du Qatar et avec mon employeur actuel en Arabie Saoudite. J’ai commencé à travailler ici, à Dhahran, en septembre 2006, presque un an après l’entretien surréaliste décrit plus haut. Aujourd’hui, je vois que cette offre d’emploi qui m’a fait envisager de travailler dans le Golfe, à l’époque ou je n’envisageais de m’expatrier qu’à Londres, n’était qu’un déclencheur qui m’a mené ici, dans une situation bien meilleure à beaucoup d’égards que celle qui m’était presque proposée au Qatar.
Non, ce blog n’est pas mort…
25 juillet 2008
Dernier article en date : 15/10/2007 !!!
9 mois déjà… Que de choses se sont passées entretemps ! Peut-être devrais-je abréger un peu mes récits de voyage… Je repense encore à mon plan de récit de voyage en Iran en 6 épisodes et à l’épisode 3 qui est en brouillon depuis des lustres.
J’espère tout de même pouvoir le terminer. J’antidaterai probablement un certain nombre d’articles histoire de simuler une certaine continuité dans le flux d’articles et surtout dater les articles par rapport aux évènements qu’ils décrivent.
Bref, ce court billet sert plus à me motiver pour trouver le temps de reprendre le blog qu’à donner des nouvelles. A suivre…
L’étrangère
3 janvier 2008
Ça fera bientôt un mois que Payma est chez nous. Avant qu’elle arrive, nous ne la connaissions pas. Payma vient des Philippines. Elle travaille ici en tant que bonne chez nos voisins qui sont partis en vacances et nous l’ont laissée pendant ce temps. Payma est musulmane mais chez elle, aux Philippines, les musulmans sont une minorité, 10% d’après Payma. Wikipedia dit 5%, probablement le chiffre officiel qui doit être minoré par rapport a la réalité par le gouvernement philippin. Payma nous raconte les difficultés que rencontrent les musulmans là-bas, la discrimination, nous étions loin d’imaginer.
Evidemment, ce qu’elle nous dit, on ne le voit pas aux infos (ni sur Wikipedia d’ailleurs). Si on nous parle des musulmans Philippins, c’est pour nous parler du groupe séparatiste d’Abu Sayyaf, supposé être lié à Al Qaida. On ne nous dira pas à quel point le pouvoir lié à l’église catholique (mais ça ne sonne pas aussi mal que lié à Al Qaida hein ?) malmène ses citoyens musulmans ordinaires.
Mais revenons à nos moutons !
L’Arabie Saoudite a fait le choix, il y a déjà plusieurs décennies, de faire venir massivement de la main d’œuvre de l’étranger. Les salaires minimum sont fixés par nationalité en accord (ou plutôt négociation) avec les ambassades des pays qui eux, exportent cette main d’œuvre. Les familles saoudiennes qui peuvent se le permettre ont au moins une bonne (souvent indonésienne, srilankaise ou philippine) et un chauffeur (souvent bangladeshi ou indien). Le salaire de Payma est de 800 rials par mois, soit à peu près 135 euros. Elle n’est pas domestique à la base, son vrai métier c’est institutrice. Elle a enseigné pendant deux ans mais ça ne paie pas là-bas aux Philippines (il faut imaginer que ça doit faire beaucoup moins que 135 euros par mois). Même avec un boulot, une famille a du mal a joindre les deux bouts. Comme tant d’autres, Payma a donc décidé de laisser son mari et ses enfants pour une durée de deux ans (c’est la durée des contrats de travail pour tous ces travailleurs immigres). En fait, c’est la deuxième fois qu’elle le fait. Pendant ce temps, c’est son mari qui élève les enfants là-bas, a la maison.
Pour nous aussi, ça fait bizarre d’avoir une étrangère a la maison, de partager tout avec elle, tout le temps. Comme ça ne doit pas être facile pour elle, nous faisons notre maximum pour la mettre à l’aise. Ce n’est pas évident d’instaurer un climat de confiance. En tant que musulmans, nous sommes censés, comme nous l’ordonne notre prophète, vêtir et nourrir ceux qui sont à notre service comme nous nous vêtons et nourrissons nous-mêmes. Et encore, ça c’était pour les esclaves, qu’en est-il donc avec les employés [1] ? Malheureusement, certains d’entre nous ayant eu des problèmes ou en ayant entendu parler abondamment, prennent par défaut une attitude sévère voire répressive et ne font que rendre la vie de leur bonne plus difficile encore qu’elle ne l’est déjà. Les bonnes ont la réputation de voler, de faire de la sorcellerie, de tomber enceintes, de s’enfuir et j’en passe. Il y a bien sûr du vrai dans tout ça mais bon d’un autre côté, on peut souvent leur trouver des circonstances atténuantes quand ça arrive. En face, il a aussi des cas de mauvais traitements, viols répétés, sévices voire torture [2]. Bref, il y a des abus des deux côtés, malheureusement plus souvent suivis de conséquences au niveau judiciaire dans un sens que dans l’autre.
Payma nous a dit être très contente de la façon dont nous la traitons. Ça doit être angoissant pour quelqu’un comme elle à chaque fois qu’elle se retrouve chez un nouvel employeur, même si ce n’est que pour les vacances.
Nous qui avons grandi dans l’opulence avons besoin de côtoyer plus pauvre que nous pour réaliser la générosité de Dieu à notre égard. Même un smicard français, malgré toutes les difficultés réelles qu’il rencontre, est riche comparé à la plupart des êtres humains vivant sur la planète. Mais combien d’entre nous sont reconnaissants ?
____________
[1] Même si l’islam n’a pas interdit formellement l’esclavage, il a instauré des règles visant à le faire disparaitre progressivement. D’autre part, le traitement de ce qu’on appelle les esclaves en islam est bien meilleur que ce que beaucoup d’employés endurent de la part de leur supérieur hiérarchique en occident. Lire pour plus d’informations L’islam et l’esclavage.
[2] Lire par exemple les rapports suivants :
http://www.arabnews.com/?page=1§ion=0&article=105459&d=9&m=1&y=2008
http://www.arabnews.com/?page=1§ion=0&article=61865&d=10&m=4&y=2005
http://www.arabnews.com/?page=1§ion=0&article=61162&d=28&m=3&y=2005
Ainsi que cet excellent article sur lequel je viens de tomber en faisant mes recherches de références. L’auteur, un journaliste saoudien, exprime très bien ce que beaucoup ressentent face au problème :
http://www.arabnews.com/?page=7§ion=0&article=62249&d=17&m=4&y=2005
4×4
30 novembre 2007
Je viens d’acheter un 4×4, le Nissan Armada.
Ne cherchez pas ! Il n’existe pas en France. Ce genre de modèle de 4×4 énorme avec un énorme moteur (5.6l, 340 chevaux) ne se vend pas sur le marché européen pour des raisons évidentes. Il n’y en a pas l’utilité tout d’abord et à 21l/100km de consommation, le prix de l’essence découragerait beaucoup d’éventuels acheteurs. Ici, à 8 centimes d’euro le litre, la consommation entre peu en ligne de compte. Et du hors-piste il y en a littéralement partout à faire.
Pourquoi ai-je acheté un tel monstre qui pollue l’atmosphère ?
Disons que j’aime le désert et qu’on n’y va pas avec une berline. Mais il y a aussi de petits 4×4 qui font très bien l’affaire pour ça. Mon deuxième critère était d’avoir la place pour voyager en famille avec des bagages. Il était plus logique et rentable d’acheter un gros 4×4 qu’un petit 4×4 et un van. Les voitures familiales ici sont souvent des 4×4 comme le mien avec 3 rangées de sièges (8 places). Même ceux qui ne mettent jamais les pieds dans le désert aiment acheter ce genre de véhicule, qu’ils soient saoudiens ou expats.
Voici la bête en hors-piste :
Fin du Ramadan
15 octobre 2007
Voilà le mois de Ramadan qui s’est achevé. Il est passé tellement vite.
Alors comment s’est-il passé pour moi ici ? Plutôt facile, les horaires sont aménagés : au lieu de bosser de 7h-11h30 et 12h30-16h, chaque employé musulman peut faire 7h-13h, 9h-15h ou 10h-16h. Je préfère 7h-13h, je n’aime pas me lever tard et ça me laisse tout l’après-midi pour faire d’autres choses ou bien une sieste. En plus le soleil se couchait vers 17h30 au lieu de 20h en France. Ca laissait plus de temps à consacrer aux activités spirituelles qui meublent les nuits du musulman pendant le mois de Ramadan, entre autres des prières. Ah oui ! Il faut déjà que j’explique que les nuits du Ramadan, un musulman normal ne les passe pas dans un café à écouter de la musique. C’est un mois spirituel, pas un mois de fête. Et la vraie fête qui est à la fin du Ramadan ne se passe pas non plus au café. Lire à ce sujet mes articles “Le sens du Ramadan” et “Prière du vendredi et conception islamique de la fête” dans mon autre blog, l’islam expliqué.
Par contre, c’est vrai que certaines choses sont agaçantes ici pendant le Ramadan, la plupart de magasins sont fermés le matin ou l’après-midi et le seul moment où l’on est sûr que tout est ouvert, c’est de 20h30 à 2h du matin. C’est tout le rythme de vie des saoudiens qui change pendant ce mois, les rues et les magasins sont bondés jusqu’à très tard le soir. Cela ne me semble pas très sain personnellement comme hygiène de vie et plutôt contraire à l’esprit du Ramadan. D’autant plus que tous les magasins en profitent pour faire leurs soldes et tout le monde sait que les bonnes affaires se font pendant ce mois. Bref, au lieu d’un mois de restriction, c’est un mois de déchaînement pour le porte-monnaie.
Pour revenir à mon cas, cerise sur le gâteau, Dieu m’a permis de visiter encore une fois sa maison sacrée et j’ai pu passer le dernier jour de Ramadan et les quelques jours suivants (fériés ici en Arabie Saoudite) en compagnie d’amis de France à La Mecque. Quant à mon épouse et les enfants, ils sont partis en France passer la fin du Ramadan et les fêtes chez la belle-famille.

